Un an. Telle est la durée du mandat du gouvernement de Judith Suminwa, jalonné de communiqués triomphaux et de statistiques reluisantes. Réserves de change gonflées, inflation « maîtrisée », exécution budgétaire « rigoureuse ». Sur le papier, la République démocratique du Congo est en marche, ses fondamentaux économiques solides, son cap tracé vers l’émergence. Un tableau idyllique, savamment brossé dans les salons feutrés et les rapports technocratiques. Mais à quel prix cette vitrine chiffrée est-elle exposée ? Et surtout, pour qui est-elle dressée ?
Car pendant que les officiels célèbrent ces « victoires » macroéconomiques, des millions de Congolais descendent chaque matin dans un pays que les chiffres semblent ignorer, voire contredire. Le contraste est violent, presque obscène.
Il y a, d’un côté, le Congo des indicateurs, cette entité abstraite où le maïs est censé coûter moins cher et où les transactions financières attestent d’une robuste santé. Et puis il y a, de l’autre, le Congo de la sueur et de la boue : celui des érosions qui dévorent les quartiers périphériques sous les yeux impuissants de leurs habitants, des écoles fantômes où le manque de craie ou d’enseignants condamne des générations entières, des ménages qui se disputent un bidon d’eau à prix d’or quand l’électricité, capricieuse et rare, ne sert plus qu’à éclairer les absences.
Ce n’est pas une image d’Épinal, c’est le quotidien brutal de Bandalungwa, Makala, Matete, Masina, Bumbu mais aussi des provinces reculées où les hôpitaux sont des mouroirs faute de matériel et où l’État de droit se résume aux exactions de policiers impunis.
L’indicateur : Une provocation silencieuse
La question n’est plus de savoir si la stabilisation économique a sa valeur – elle en a, c’est indéniable. Mais quelle valeur réelle peut-elle avoir si ses bénéfices restent confinés aux cercles de pouvoir et aux élites connectées ? Quand un taux de change stable ne se traduit pas par des salaires décents ou l’accès à l’emploi, quand un budget « exécuté avec rigueur » ne parvient pas à construire des routes praticables pour les paysans du Kasaï ou les commerçants de l’Ituri, alors l’optimisme officiel devient une insulte.
À qui profite cette « croissance sans le peuple » ? À qui ces bilans millimétrés tentent-ils de faire illusion? Le gouvernement confond gouvernance et gouvernail. Il se vante de piloter un navire, mais la coque prend l’eau dans les ruelles inondées et les marchés bondés où l’accès aux denrées de base est un luxe. Le mythe de la « baisse du maïs » dans les tableaux Excel se fracasse contre la réalité des mères de famille faisant la queue devant des sacs hors de prix ou de qualité douteuse. L’indicateur, dans ce contexte, n’est plus un signe de progrès, mais un symbole de déconnexion. Il ne rassure pas : il provoque.
Madame la Première ministre, ce premier anniversaire de votre gouvernement est un moment de vérité, non de célébration complaisante. Le pays ne vous demande pas des miracles ou des projections lointaines. Il exige du tangible, du visible, du crédible, ici et maintenant. Il ne s’agit pas de rejeter la rationalité, mais d’exiger qu’elle descende du « cloud » des rapports pour marcher dans la poussière des quartiers, qu’elle s’incarne dans la vie de chaque Congolais.
Ce peuple n’a pas besoin d’êtres brillants, ni de présentations PowerPoint sophistiquées. Il a besoin d’ambulances pour les malades, pas d’annonces creuses. De points d’eau potables pour chaque foyer, pas de graphiques sur la pression d’eau. Il a besoin que l’État soit plus qu’une abstraction statistique ; qu’il soit une présence concrète, protectrice et facilitatrice.
Un an, c’est suffisant pour comprendre qu’un gouvernement ne se juge pas à la beauté de ses chiffres, mais à la dignité qu’il rend possible pour sa population. Gouverner, ce n’est pas empiler les indicateurs de performance macroéconomique, c’est traduire une équation économique en espérance sociale palpable. C’est bâtir une République où le bien-être n’est pas qu’un mot sur un bilan, mais une réalité quotidienne pour tous. Le temps est venu de regarder le Congo réel, et d’agir en conséquence.
Merveille Maleya


