En parlant de « soudanisation » de la crise en RDC, Joseph Kabila signe une formule choc, mais aussi profondément problématique. Il prétend offrir une grille de lecture lucide d’un pays au bord de l’implosion, tout en se dédouanant du rôle central qu’il a joué dans la fabrication de cette crise. Derrière l’alerte, le calcul politique est transparent : se présenter en visionnaire inquiet, alors qu’il est l’un des principaux artisans du système qui a fragilisé l’État congolais.
Le parallèle avec le Soudan est, en apparence, bien trouvé : État affaibli, élites militaires concurrentes, prolifération de groupes armés, guerres interminables, fragmentation territoriale. Mais l’exercice reste largement à sens unique. Kabila décrit les symptômes sans jamais reconnaître que, pendant près de deux décennies, son pouvoir a toléré, négocié ou instrumentalisé des forces négatives semblables sur le territoire congolais. En dénonçant aujourd’hui une possible implosion, il parle comme s’il découvrait un incendie dont il n’aurait été ni l’allumeur ni le pompier défaillant.
En opposant la vieille peur de la « balkanisation » à sa nouvelle « soudanisation », l’ancien président cherche à se démarquer d’un discours usé, tout en continuant à jouer sur les peurs collectives. La « balkanisation » a souvent servi, dans le débat congolais, à désigner l’ennemi extérieur, les voisins, les grandes puissances, bref « les autres ». Avec la « soudanisation », le danger devient plus diffus, plus spectaculaire : l’effondrement interne, la guerre de tous contre tous. Mais là encore, Kabila se garde bien d’entrer dans le détail des responsabilités congolaises, notamment celles des élites, dont il demeure une figure majeure.
Son propos souffre aussi d’une contradiction de fond : il fustige la gouvernance actuelle, la présence d’armées étrangères, l’extension de l’insécurité, comme si tout avait commencé en 2019. Or, le pays que le pouvoir en place administre aujourd’hui est celui qu’il lui a laissé : une armée infiltrée, un État miné par la corruption, des accords obscurs avec des groupes armés, des zones entières où l’autorité centrale n’est plus qu’un sigle. Critiquer sans assumer cette continuité revient à construire un récit commode, où l’on se réserve le rôle de lanceur d’alerte et l’on attribue à d’autres l’addition d’un long passif.
On peut d’ailleurs s’interroger sur le moment choisi pour cette sortie. Elle survient alors que la colère sociale monte, que la guerre à l’Est s’enlise, que la confiance dans les institutions s’effrite. Dans ce contexte, la mise en garde sur la « soudanisation » ressemble moins à un sursaut tardif de conscience qu’à une opportunité politique. Kabila parle au pays comme s’il revenait de loin, alors qu’il n’en est jamais vraiment parti : ses réseaux, ses alliés, ses intérêts demeurent au cœur du paysage congolais. Se poser en vigie, sans bilan ni autocritique, est une manière de préparer un retour, pas de clarifier les responsabilités.
Critiquer ce propos, ce n’est pas nier les risques réels qui pèsent sur la RDC. Oui, la fragmentation du territoire, la multiplication des acteurs armés, l’enchevêtrement des agendas régionaux et internationaux peuvent mener à un scénario à la soudanaise. Mais ce constat, pour être crédible, suppose un minimum de cohérence : on ne peut pas dénoncer l’implosion potentielle d’un État qu’on a soi-même contribué à fragiliser sans commencer par dire « voilà où nous avons échoué, voilà ce qui a été mal fait, voilà ce qu’il faut rompre dans nos propres pratiques ». Tant que cette honnêteté-là fera défaut, la « soudanisation » de Joseph Kabila ne sera pas une alerte neutre, mais l’outil rhétorique d’un ancien président en quête de repositionnement.
Merveille Maleya

La RDC « comme le Soudan » : ce que cache le discours alarmiste de Kabila
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