C’est un éclat de rire qui a traversé la frontière comme une gifle diplomatique. Le 11 juin, alors que l’Assemblée nationale congolaise levait l’immunité parlementaire du ministre de la Justice, Constant Mutamba, accusé d’avoir détourné 19 millions de dollars, c’est à Kigali que l’on exultait. *“Karma is real”*, s’est fendu le chef de la diplomatie rwandaise sur X. Dans cette ironie bien aiguisée se lisait une revanche soigneusement savourée.
Mais au fond, que célèbre vraiment le Rwanda ? La justice congolaise ou la chute de l’un de ses plus farouches détracteurs ? La réponse est moins une réjouissance qu’un soulagement idéologique : Mutamba n’était pas qu’un ministre, il était une figure de proue de l’anti-rwandisme congolais.
Omniprésent dans les médias, brutal dans ses invectives contre Kigali, Mutamba s’était bâti une image de “justicier national” — allant jusqu’à promettre une récompense à quiconque livrerait Paul Kagame devant la CPI. Ses discours sur la souveraineté congolaise, sa dénonciation des “traîtres pro-M23” et ses attaques contre Kabila et Nangaa faisaient trembler les murs du Palais du Peuple… mais hérissaient les chancelleries.
Alors sa chute, brutale, est perçue depuis Kigali non comme une purge anticorruption, mais comme l’humiliation d’un homme qui incarnait l’hostilité congolaise à l’égard du Rwanda.
À première vue, la scène est séduisante : un ministre qui s’érigeait en champion de la morale rattrapé par la rigueur judiciaire. La justice congolaise se montre ferme ; la démocratie semble respirer. Mais à y regarder de plus près, la posture rwandaise révèle un paradoxe : applaudir cette “justice” revient à se féliciter d’un appareil que l’on dénonçait hier comme biaisé, voire instrumentalisé.
Plus encore, Kigali s’expose : en jubilant si ouvertement, elle transforme une affaire judiciaire interne en moment géopolitique, presque théâtral, qui confirme au passage l’obsession mutuelle entre les deux États.
Reste que cette affaire met à nu les failles locales. Car ce qui devait être une démonstration de rigueur judiciaire soulève des questions : pourquoi maintenant ? Qui a lâché Mutamba, et dans quel but ? Est-ce l’épuration d’un gêneur… ou la vitrine d’un gouvernement qui veut prouver sa probité ? À trop vouloir incarner la morale, Mutamba a peut-être oublié que la sienne devait être irréprochable.
Ce ne sont pas les rires de Kigali qui dérangent le plus, mais ce qu’ils révèlent : un pays voisin qui trouve sa revanche dans les défaillances d’un État qu’il prétend ne pas craindre. Pendant que le Rwanda jubile, la RDC, elle, vacille entre indignation, soulagement et gêne. Car si la chute de Mutamba ébranle, elle ne dédouane pas — elle expose.
Et tant que d’autres “Mutamba” circulent entre les ministères et les marchés publics sans jamais trébucher, chaque éclat de justice semblera plus politique que moral, plus circonstanciel que systémique.
Merveille Maleya


