Pendant que les robinets se vident dans plusieurs quartiers du pays, les caisses de la Regideso, elles, attendent toujours un versement de l’État. Près de 990 milliards de francs congolais — l’équivalent de 435 millions de dollars américains — dorment dans les arriérés d’un État qui exige des comptes sans solder les siens. Pour la première fois, la direction générale de l’entreprise publique brise le silence et met sur la table une dette étouffante, dénonçant un système où les opérateurs publics sont sommés de payer, même quand ils sont les créanciers. “Pourquoi ne pas pénaliser l’État comme il nous pénalise ?”, interroge David Tshilumba Mutombo, son Directeur général. Derrière cette sortie, c’est tout un déséquilibre de la gouvernance financière qui vacille — et une entreprise qui, malgré l’asphyxie, entend reprendre le contrôle.
Derrière cette dette, révélée publiquement par le Directeur général de la Regideso, David Tshilumba Mutombo, se cache une réalité plus vaste : celle d’un État qui, tout en exigeant des performances de ses entreprises publiques, accumule des arriérés de paiement qui compromettent leur survie même. Et qui, dans un paradoxe saisissant, inflige des pénalités fiscales à des entités qu’il étrangle financièrement.
« Si la DGI nous donne des pénalités, pourquoi nous, on ne mettrait pas aussi des pénalités sur ce que l’État nous doit ? », a lancé David Tshilumba, invité de l’émission Face à face sur Top Congo FM.
Cette déclaration, au-delà de son ton provocateur, marque un tournant : la Regideso ne veut plus subir en silence. Elle entend désormais facturer des intérêts de retard à l’État, comme le ferait n’importe quel créancier face à un débiteur défaillant.
La dette de l’État envers la Regideso n’est pas une anomalie isolée. Elle s’inscrit dans un système de dettes croisées entre entreprises publiques, où les engagements financiers ne sont ni respectés ni régulés. Ce système, toléré depuis des décennies, a pour effet pervers de délégitimer l’autorité budgétaire de l’État, tout en fragilisant les opérateurs publics.
Dans le cas de la Regideso, cette dette a des conséquences directes sur la qualité du service rendu : retards dans l’entretien des infrastructures, incapacité à investir dans de nouveaux réseaux, dépendance énergétique coûteuse, et surtout, coupures d’eau récurrentes dans plusieurs villes du pays.
Et pourtant, malgré cette pression, l’entreprise affirme avoir assaini ses finances internes. Selon son Directeur général, la Regideso a remboursé l’intégralité de ses dettes bancaires locales et fonctionne désormais sans appui bancaire. Une performance rare dans le secteur public congolais, souvent plombé par une gestion opaque et une dépendance chronique aux crédits.
Pour sortir de cette impasse, la Regideso mise sur un mécanisme budgétaire peu connu du grand public : le croisement des titres de paiement. Il s’agit d’un système de compensation dans lequel les dettes de l’État envers une entreprise publique sont utilisées pour éteindre les dettes fiscales ou sociales de cette même entreprise envers d’autres administrations.
En théorie, ce mécanisme permet de fluidifier les relations financières interinstitutionnelles sans décaissement immédiat. En pratique, il révèle une incapacité structurelle de l’État à honorer ses engagements, et une tendance à faire circuler la dette plutôt qu’à la résorber. « Nous ne demandons pas de faveur. Nous demandons simplement que l’État respecte ses obligations, comme il exige que nous respections les nôtres », a insisté David Tshilumba.
Au-delà des chiffres, la Regideso fait face à des menaces environnementales majeures. Deux érosions de grande ampleur menacent actuellement ses installations à Kinshasa, mettant en péril la continuité du service dans plusieurs quartiers. Ces érosions, aggravées par l’urbanisation anarchique et le manque de planification urbaine, nécessitent des interventions d’urgence que l’entreprise peine à financer.
Dans ce contexte, la Regideso tente de reprendre la main sur son autonomie énergétique. Elle a annoncé pour janvier prochain le lancement de la construction d’une centrale solaire de 15 mégawatts à Mbujimayi, une ville régulièrement confrontée à des coupures d’eau dues aux délestages électriques.
Ce projet, s’il aboutit, marquerait un tournant stratégique : réduire la dépendance au réseau national d’électricité et garantir une production continue d’eau potable dans une région clé du pays.
Le cas Regideso met en lumière une faille structurelle dans la gestion des engagements de l’État. Il soulève une question de fond : comment une administration peut-elle exiger rigueur, performance et conformité de ses entreprises publiques, tout en accumulant des dettes qui compromettent leur fonctionnement ? Comment justifier l’application de pénalités fiscales à une entité que l’on prive des ressources nécessaires à sa mission de service public ?
En rendant cette dette visible, la Regideso ne se contente pas de réclamer un paiement. Elle interpelle sur la nécessité d’un traitement équitable et réciproque entre les entités publiques, dans un système où les obligations doivent être respectées dans les deux sens. Ce geste marque une volonté de restaurer un cadre de responsabilité mutuelle, indispensable à toute gouvernance crédible.
La suite dépendra de la capacité de L’État à reconnaître cette dette, à la documenter, et à proposer un plan de régularisation crédible.
Merveille Maleya


