Le procès de Joseph Kabila n’est pas un simple épisode judiciaire. C’est une opération de réécriture nationale, un rituel de désenvoûtement politique où l’État congolais tente de se libérer d’un passé qu’il juge encombrant. En requérant la peine de mort contre l’ancien président, le ministère public ne cherche pas seulement à sanctionner : il cherche à effacer, à désancrer, à désincarner une figure qui hante encore les fondations du pouvoir.
Le réquisitoire du Lieutenant Général Lucien-René Likulia Bakumi, Auditeur général des FARDC, s’apparente moins à une démonstration juridique qu’à une déclaration de guerre mémorielle. Les chefs d’accusation — trahison, complot, participation à un mouvement insurrectionnel, espionnage — sont autant de projectiles lancés contre une époque, un système, une architecture de gouvernance.
Mais le basculement s’opère lorsque les avocats de la République contestent la nationalité congolaise de Kabila, remettent en cause sa filiation avec Madame Sifa, et l’identifient comme un ressortissant rwandais. Ce n’est plus un procès : c’est une tentative de désaffiliation nationale, une opération de déterritorialisation politique. Kabila n’est plus un ancien président : il devient un corps étranger, un intrus dans le récit congolais.
Ce procès devient un espace de recomposition symbolique. Il ne s’agit pas de faire justice, mais de redéfinir les contours du pouvoir légitime. En transformant l’ancien chef de l’État en ennemi intérieur, l’État actuel cherche à se repositionner comme le seul détenteur de la souveraineté narrative.
Mais cette stratégie comporte un risque : celui de transformer la justice en spectacle, et le droit en instrument de disqualification. Le procès devient alors un théâtre de la peur, où chaque acteur politique est sommé de choisir son camp — non pas en fonction de la loi, mais en fonction de la ligne de fracture mémorielle.
L’opposition dénonce une justice à visée létale
Face à cette mise en scène, les réactions sont tranchées :
– Matata Ponyo, ancien Premier ministre en exil, parle d’un “procès de diversion, destiné à détourner l’attention des crises actuelles”.
– Le cadre de concertation des forces politiques et sociales évoque “une justice militarisée, utilisée pour liquider les figures historiques”.
– Prince Epenge, porte-parole de Lamuka, dénonce “un procès vidé de sa substance, où le sensationnalisme remplace la rigueur”.
Même les anciens collaborateurs du régime kabiliste s’alarment : Néhémie Mwilanya qualifie l’affaire de “crime d’État”, José Makila y voit “une tentative de sacrifier l’État de droit sur l’autel de la revanche”.
La demande de réparations — plus de 30 milliards USD — pour les massacres attribués à Kabila et à l’AFC/M23 installe une mémoire judiciaire des violences de l’Est. Mais cette mémoire est orientée, partielle, et semble servir une logique de condamnation plus qu’une volonté de vérité. Elle transforme les victimes en chiffres, et les responsabilités en armes politiques.
L’appel à un dialogue inclusif, sous médiation de la CENCO-ECC, devient une tentative de réintroduire la parole dans un espace saturé par le verdict. Car si la justice devient le seul langage de la politique, c’est la démocratie elle-même qui risque l’asphyxie.
Ce procès, s’il n’est pas recadré, pourrait devenir le point de bascule d’un régime qui cherche à se légitimer par l’élimination, plutôt que par la construction.
Ce n’est pas Kabila qui est seul sur le banc des accusés. C’est toute une époque, toute une matrice institutionnelle, tout un récit national. En tentant de juger un homme, l’État congolais se confronte à ses propres contradictions, ses propres silences, ses propres complicités.
Mais en choisissant la voie de la rupture brutale, il risque de transformer la justice en champ de bataille mémoriel. Et si ce procès échoue à produire du sens, il ne laissera derrière lui qu’un vide — celui d’une République qui aura tenté de se réinventer en se reniant.
Merveille Maleya


