Dans un pays meurtri par des décennies de violence, l’Église catholique congolaise était jadis perçue comme le bastion moral, la dernière voix capable de dire non au chaos. Mais aujourd’hui, elle semble se débattre dans une contradiction criante : entre bénédictions troublantes et dénonciations incomplètes, deux de ses figures emblématiques — Mgr Fulgence Muteba et le cardinal Fridolin Ambongo — illustrent à eux seuls l’impasse morale dans laquelle s’enfonce l’institution.
Le 8 juillet, à Goma, lors d’une messe en l’honneur de Floribert Bwana Chui, martyr de la droiture et béatifié à Rome, Mgr Muteba bénit publiquement Corneille Nangaa, chef de la coalition rebelle M23-AFC. Face caméra, le président de la CENCO impose les mains, tout sourire, sur celui que beaucoup considèrent comme un bourreau, sans prononcer une seule prière pour les victimes ni exiger le moindre acte de repentance.
L’émoi est général. L’Église ne semble plus défendre les faibles mais bénir les puissants. Pire encore, dans sa tournée pour le « pacte social », Muteba cite Paul Kagame comme l’un des bailleurs de fonds, confortant l’idée d’un alignement tacite avec un pouvoir accusé d’alimenter la guerre à l’Est.
Depuis Rome, le cardinal Fridolin Ambongo s’élève contre l’accord RDC-Rwanda signé à Washington, dénonçant une paix dictée par les multinationales et des intérêts miniers. “Moi, le grand Trump, je vous réconcilie, et vous me donnez les minéraux”, déclare-t-il avec une ironie cinglante.
Mais cette indignation laisse un arrière-goût d’inachevé. Car si Ambongo dénonce les pactes étrangers, pourquoi ne condamne-t-il pas les gestes controversés de son confrère Muteba ? Pourquoi garde-t-il le silence sur les collusions internes et les glissements tactiques de la CENCO ? À trop moraliser l’extérieur, on finit par couvrir les manquements de l’intérieur.
L’un bénit sans exigence de justice, l’autre parle mais esquive l’autocritique. Tous deux incarnent une Église tiraillée entre ambition diplomatique et vocation prophétique. Muteba incarne la compromission assumée, Ambongo la conscience partielle. Ensemble, ils révèlent une institution qui peine à dire la vérité toute entière.
Et pendant ce temps, les fidèles s’interrogent : l’autel est-il encore un lieu de vérité ou simplement une estrade où chacun joue son rôle?
L’Église catholique congolaise ne peut continuer à bénir sans discernement, ni dénoncer en fraction. Sa crédibilité dépend d’une cohérence totale : condamner les injustices, qu’elles viennent des rebelles ou des prélats, des gouvernants ou des partenaires étrangers.
Quand les bénédictions brouillent les repères et les dénonciations évitent les miroirs, c’est toute une nation qui perd son guide moral. L’heure est venue pour l’Église de se délester de ses contradictions — ou de s’enfermer dans l’indifférence de son propre peuple.
Merveille Maleya


