Les enseignants de la RDC n’ont-ils pas droit à une rémunération décente ?

Les enseignants de la RDC n’ont-ils pas droit à une rémunération décente ?

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Mots clés : Education, Dialogue social, négociations, enseignants, force, ruse, éthique, discussion, responsabilité, rémunération.

Le Vice-Premier Ministre, Ministre de la Fonction Publique avait coupé court.
La sortie médiatique du Vice-Premier Ministre, Ministre de la Fonction Publique dans les antennes de la Radio Top Congo, le mercredi 21 août 2024, face à la réclamation des syndicats des enseignants, de revoir à la hausse le salaire des enseignants, a créé un tollé et l’émoi dans le chef des enseignants qui l’ont suivi. Répondant à la question du journaliste, le Vice-Premier Ministre dit « Si on multiplie 500USD par l’effectif total des enseignants, le montant sera supérieur même à l’enveloppe salariale de tous les fonctionnaires de la RDC, donc cette revendication des enseignants est irréaliste.» Et d’ajouter « les conclusions de discussions de la commission paritaire de Bibwa seront connues avant la fin de la semaine, car demain jeudi, je m’y rendrai personnellement au côté de la ministre d’Etat, Ministre de l’éducation Nationale et Nouvelle citoyenneté. » Les enseignants et le personnel de soutien à l’éducation se posent la question du non-dit de ce discours. Ce papier voudrait éclairer la lanterne de l’opinion et analyser la pensée de Vice-Premier Ministre en mettant en lumière les non-dits.

Un Ministre rhétoricien pur aux accents machiavéliques

En effet, les observateurs avertis et ceux qui savent faire de l’herméneutique du discours, peuvent comprendre clairement que dans les propos du Vive-Premier Ministre, deux éléments essentiels sont à mettre en exergue : la Force et la Ruse., deux concepts machiavéliques de haute portée. D’emblée, sans gant et sans détour, il dévoile les intentions cachées, qui se dit réellement dans les officines gouvernementales quant à la question enseignante. Ainsi se confirme au grand jour les appréhensions que les enseignants et du personnel de soutien à l’éducation ont sur un gouvernement qui n’est pas prêt à améliorer les conditions sociales et professionnelles de ces derniers. Arrêtons-nous sur ces deux concepts.

i) La force, dans un contexte politico-social grippé, le pouvoir se sert souvent de la force pour faire peur et contraindre. M achiavel le souligne alors qu’il est secrétaire de la république florentine « sans la force, les villes ne se maintiennent pas mais arrivent à leur fin » (Le Prince, 1503). Le recours à la force s’impose car le Ministre considère comme ennemis les syndicalistes qui demandent une amélioration substantielle de leurs conditions de sociales. Cette sortie qui n’est pas hasardeuse, c’est une manière de défier les syndicalistes des enseignants. Alors que les négociations se poursuivent et ne sont pas encore à la fin, c’était de l’intérêt des deux camps d’adopter certaines attitudes positives et aussi de retenue afin de créer un climat de confiance et favoriser un déroulement serein des travaux. Cela voudrait simplement dire que le gouvernement ne donnera au grand jamais ce que les enseignants réclament et en d’autres termes la force sera utilisée si les enseignants osent tenter une action, et la rentrée scolaire aura bel et bien lieu que les enseignants veulent ou pas. C’est-à-dire que le gouvernement, avec tous les leviers du pouvoir en leurs mains, va contraindre les enseignants à reprendre le chemin des écoles. C’est cela le vrai sens du non-dit de la sortie médiatique du Vice-premier Ministre, Ministre de la Fonction Publique. En vrai rhétoricien, il emprunte les méthodes de Machiavel pour passer en force et contraindre s’il en faut.

ii) Le ruse, la ruse n’est pas une alternative à la force pour le prince qui en est dépourvu. La ruse et la force sont les armes indissociables du prince éclairé, écrit Machiavel. Autrement dit, la ruse doit être utilisée s’il y a nécessité. Et dans ce cadre précis le gouvernement en utilise et en utilisera. Il sera question de diviser les syndicalistes en trois strates : la strate des rigides, la strate des modérés et celle des opportunistes. Comme les rigides restent droits dans leur logique, 500 USD ou rien, il sera difficile de changer leur avis, la négociation avec cette partie ne sera que superficielle. D’où, il faut faire les yeux doux aux deux strates restantes. En ce sens, les alliances internes seront faites avec les syndicalistes d’esprit faibles (modérés et opportunistes) pour que ces derniers acceptent le diktat du gouvernement. En compensation, les avantages seront promis. Le groupe des modérés et opportunistes étant majoritaire, les négociations vont atterrir en roulant une fois de plus la grande communauté des enseignant-e-s et du personnel de soutien à l’éducation.

Pour conclure cette partie, on peut retenir que le gouvernement par le biais du Vice-Premier Ministre, Ministre de la Fonction Publique, est prêt à tous les stratagèmes pour parvenir à ses fins, réussir une rentrée scolaire le 02 septembre prochain. Et pour y arriver, la force et la ruse seront combinées et utilisées en binôme.

Le droit de réponse de l’intersyndicale se fait toujours attendre

Devant de tels propos qui dénotent de l’arrogance et ne favorisent nullement un cadre de discussion sincère et apaisé, il importait à l’intersyndicale de réagir rapidement et frontalement au concerné, afin d’une part présenter le bien-fondé de la réclamation des enseignants et d’autre part recadrer les choses. Plus d’une semaine s’écoulent plus la teneur de la question s’effrite, ce droit de réponse est d’une nécessité capitale et ne doit en aucune façon se faire encore attendre. L’Intersyndicale est fauchée par le fait que tous les membres du bureau sont miraculeusement devenus des directeurs de service, les uns au SECOPE et se retrouvent tous à l’intersyndicale d’administration de la fonction publique (INAP). Par crainte d’avoir des représailles administratives à tout droit de réponse, le porte-parole et son bureau ont choisi le silence. N’oublions pas que Le prince agit par la force pour faire peur et contraindre.
De plus, on peut pousser notre réflexion loin sur la capacité du bureau d’analyser froidement la situation. Pour autant que ce bureau soit rempli des opportunistes sans trop de formation syndicale et minés par la recherche d’intérêt personnel égoïste, prendront-ils le risque et le courage de répondre ? il faut donner raison à tous ceux qui réclament que ce bureau soit remanié de fond en comble pour placer des personnes aguerries et à la hauteur de la tâche. La configuration de l’actuel bureau de l’intersyndicale est tout simplement de l’arbitraire ; Et devant l’arbitraire et la médiocrité, on ne peut rien obtenir de positif.

Face à la ruse et la force du Prince, les enseignants décident de prendre le devant

Comme on pouvait s’y attendre, les négociations de Bibwa se sont terminées avec une note non satisfaisante, un ajout sur les salaires des enseignant-e-s de 35 dollars (100.000 francs congolais) payables en deux tranches. Nuitamment, les membres du bureau de l’intersyndicale ont été aperçus dans les couloirs pour jouer au poker avec les officiels afin de boutiquer et court-circuiter la revendication phare, celle d’obtenir un salaire à la hauteur de 500 USD.

La réponse des enseignants ne s’est pas fait attendre après avoir pris connaissance des différentes résolutions. Ces derniers boudent la rentrée du 02 septembre. D’un cran, la tension monte une fois de plus. L’intersyndicale a choisi de ne pas convoquer une assemblée générale de peur de se faire lapider, repliant la queue entre les pattes, ils se sont tus. Du Kongo Central, au Nord et sud-Kivu passant par Kinshasa, les enseignants se sont dits non à la rentrée du lundi 02 septembre.

Il faudra s’attendre à la réaction du Prince. Son mode opératoire étant connu, il a réussi, par la ruse, de rouler l’intersyndicale. La logorhée du Vice-Premier Ministre, Ministre de la Fonction, n’a pas permis de calmer la situation et sur terrain il y a la surchauffe. Cette fois, pour faire peur, prendrait-il le deuxième levier, la Force, pour la contrainte ? Si le prince choisit la voix de la raison, il doit de nouveau appeler les vrais délégués, pas ces opportunistes de l’intersyndicale, à la table de dialogue. Une autre alternative serait que le Président de la République lui-même s’implique afin de trouver le juste milieu.

Ethique de la discussion et responsabilité

La sortie du Vice-premier Ministre, Ministre de la Fonction Publique me pousse à faire une escale sur la question de l’éthique de la discussion et responsabilité (Karl O. Appel,). L’éthique de la discussion, de communication (Habermas) et de débat a une particularité car elle réfléchit sur les conditions de possibilités minimales de compréhension mutuelle des hommes en situation d’échange verbal. Son but est de formuler les normes qui doivent permettre à avoir un débat se déroulant de manière satisfaisante et d’établir si possible les fondements de ces normes. Ici spécialement dans le cadre de dialogue social, nous tentons de relever pourquoi il importe d’adopter des attitudes idéales, pourquoi les participants doivent se soumettre à une bonne dose éthique et respect aux normes pour la réussite de négociations.
En effet, dans le milieu syndical, faut-il le rappeler, le dialogue social coordonné et institutionnalisé entre les gouvernements, les organisations représentatives des enseignants et les organisations d’employeurs concernés devrait être le mécanisme principal d’élaboration des politiques sur l’éducation, l’enseignement et la profession enseignante. (Sommet de transformation de l’éducation, 2023). Et c’est dans ce format que sont traitées les questions directement liées aux conditions d’emploi et de travail. Autrement, la négociation collective devrait servir à déterminer les conditions qui ont des incidences sur les enseignants. Pour ce : Quelle est la qualité de nos négociations collectives, Pourquoi nos discussions échouent, ou encore pourquoi la partie adverse n’a jamais mis en pratique toutes les différentes résolutions issues des négociations.
a. La Qualité des délégués : Dès l’entame, il faut souligner que la qualité et la réussite d’un dialogue social au vrai sens du terme, restent tributaires au choix de délégués, à l’éthique de la discussion et à la responsabilité individuelle et collective. Donc il faut que ceux qui sont sensés sélectionner les délégués le fassent de manière rationnelle, en amont un criterium peut être mis en place sur le choix, par exemple s’assurer que le délégué maîtrise les questions syndicales et de négociations, etc. b. L’éthique : quatre principes doivent être observés comme graal par les participants : l’autonomie, la bienfaisance, la non-malfaisance et la justice. Il faut observer ce qui est moralement juste pour le bien commun. L’impératif ici selon l’éthique de la discussion établirait le principe suivant « seules peuvent prétendre à la validité les normes susceptibles de rencontrer l’adhésion de tous les intéressés en tant que participants d’une discussion pratique ». Il s’agit de sortir de moi, puisqu’il s’agit de l’intérêt commun pour prendre le terrain de la discussion intersubjective sans omettre l’objectivité qui reste un prérequis, c’est-à-dire, l’intérêt de toute la communauté. Et cela ne peut se réaliser que si d’une part il y a une ferme volonté des participants et d’autre part l’acceptation sincère de l’Etat de favoriser la mise en pratique des engagements.

L’éthique de la discussion et de la responsabilité en ce qui concerne le dialogue social, doit permettre à tous les délégués, que ça soit ceux du gouvernement et ceux des syndicats, d’adopter une attitude républicaine (l’intersubjectivité) et scientifique (Objectivité) qui auront une seule résultante, le bien suprême de la communauté. Les discussions doivent se dérouler sur base les évidences, dans le respect mutuel et la considération de chacune et chacun, dans la
Nous laissons aux lecteurs la liberté de conclure. De la rhétorique machiavélienne à la passivité de l’intersyndicale, nous voulions analyser la sortie du Vice-Premier Ministre, Ministre de la Fonction Publique en illuminant l’opinion sur les non-dits de son discours. Cette sortie risquait de créer une crise entre les deux parties, alors que le VPM, Ministre de la Fonction Publique avait l’opportunité de soumettre son point de vue dans le cadre des discussions. Cette manière de faire n’a pas rencontré l’assentiment des enseignants. Abordant l’éthique de la discussion et de responsabilité, elle devrait amener à aboutir à un dialogue social de qualité basée sur l’intersubjectivité et l’objectivité. Au demeurant, les enseignants de la RDC méritent une rémunération décente, le droit de réclamer une rémunération décente est légitime et constitutionnelle. L’Etat doit s’acquitter de ses obligations dans la justice distributive.

Jacques Taty Mwakupemba
Consultant

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