Dans la vie politique d’un pays, il existe des phrases qui dépassent le simple cadre d’une interview. Des mots qui éclairent une vision, une posture ou parfois une prudence calculée. Lorsque Moïse Katumbi affirme qu’il n’est « pas là pour juger les gens » mais pour « trouver une solution » à propos de Paul Kagame et de la crise dans l’Est de la République démocratique du Congo, il soulève bien plus qu’un débat de circonstance. Il pose la question fondamentale de la responsabilité politique face à l’une des plus grandes tragédies de l’histoire contemporaine du Congo.
Depuis près de trois décennies, l’Est du pays est devenu le théâtre d’une instabilité chronique ayant causé des millions de morts, des déplacements massifs de populations et une profonde fragilisation de l’État. Au fil des années, de nombreux rapports internationaux, des résolutions diplomatiques et les propres autorités congolaises ont régulièrement pointé du doigt l’implication du Rwanda dans cette crise. Que ces accusations soient contestées ou défendues importe moins ici que leur poids dans le débat public congolais. Elles constituent aujourd’hui un élément central de la perception nationale du conflit.
C’est pourquoi la réponse de Katumbi surprend. Non pas parce qu’un responsable politique doit systématiquement adopter un ton belliqueux ou multiplier les accusations, mais parce qu’il est difficile de prétendre chercher des solutions sans commencer par identifier clairement les causes du problème. La paix ne se construit pas dans le flou. Elle repose sur un diagnostic lucide des responsabilités, des rapports de force et des intérêts en présence.
En affirmant qu’il n’est pas là pour juger, l’opposant semble vouloir se placer au-dessus de la mêlée, dans une posture de rassembleur. Pourtant, cette neutralité affichée devient problématique lorsqu’elle concerne une question aussi sensible que la souveraineté nationale. Car il ne s’agit pas d’un simple différend diplomatique entre États voisins. Il s’agit d’une crise qui touche directement l’intégrité territoriale du Congo et le quotidien de millions de Congolais.
Le contraste est d’autant plus frappant que le même Katumbi se montre beaucoup moins réservé lorsqu’il évoque la politique intérieure. Sur la question de la Constitution, les accusations contre le président Félix Tshisekedi sont formulées sans détour. Là, les responsabilités sont désignées clairement. Les intentions sont dénoncées ouvertement. Le langage est direct. Pourquoi, alors, cette retenue soudaine lorsqu’il s’agit de Kagame ? Pourquoi cette prudence face à une personnalité qui cristallise autant de critiques dans l’opinion congolaise ?
Cette différence de ton nourrit inévitablement les interrogations. Elle donne le sentiment d’une opposition sélective, énergique face aux adversaires internes mais hésitante lorsqu’il est question des acteurs extérieurs impliqués dans le drame de l’Est. En politique, les silences sont parfois aussi éloquents que les discours.
L’argument selon lequel il faudrait privilégier les solutions plutôt que les jugements mérite également d’être examiné avec rigueur. Dans toutes les grandes crises de l’histoire, les solutions durables ont commencé par une reconnaissance des faits. Les accords de paix les plus solides n’ont jamais été bâtis sur l’effacement des responsabilités mais sur leur prise en compte. Refuser de regarder la réalité en face n’a jamais produit la stabilité. Au contraire, cela a souvent permis aux crises de se reproduire sous d’autres formes.
Pour de nombreux Congolais, entendre un dirigeant politique déclarer qu’il n’est pas là pour juger peut ainsi être perçu comme une forme de déconnexion avec le vécu des populations de l’Est. Les victimes des violences, les déplacés, les familles endeuillées n’attendent pas seulement des solutions abstraites. Elles attendent aussi que leurs dirigeants aient le courage de dire où se trouvent les responsabilités et quels intérêts alimentent la guerre.
En réalité, la sortie de Katumbi révèle peut-être une difficulté plus profonde de la classe politique congolaise : celle d’assumer des positions cohérentes lorsque les enjeux dépassent les rivalités électorales internes. Dénoncer Kinshasa est devenu un exercice fréquent. Affronter les questions liées aux influences et aux pressions extérieures demeure plus délicat.
À vouloir apparaître comme un homme de compromis, Katumbi risque ainsi de projeter une autre image : celle d’un dirigeant qui contourne les sujets qui fâchent lorsqu’ils exigent une prise de position claire. Or, dans un pays confronté à une crise existentielle de souveraineté, l’ambiguïté est rarement perçue comme une vertu. Les peuples peuvent pardonner une erreur d’analyse. Ils pardonnent beaucoup plus difficilement l’impression qu’un responsable politique refuse de regarder la vérité en face.
Et c’est précisément là que la déclaration de Katumbi suscite le malaise. Car trouver une solution et juger les responsabilités ne sont pas deux démarches opposées. La première commence généralement par la seconde. Dans le cas contraire, la solution risque de n’être qu’un arrangement politique de plus, pendant que les causes réelles de la crise continuent, elles, de prospérer dans l’ombre.
Merveille Maleya

Guerre de l’Est : Le silence sélectif de Katumbi sur Kagame passe mal
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