Pendant plus de trois décennies, la République démocratique du Congo a été gouvernée non pas sur la base d’un projet national, mais selon une logique de survie politique, de compromission et de renoncement stratégique. La trahison de l’intérêt général n’a pas été l’exception : elle a été la règle. Aujourd’hui, alors que le pays entre dans une phase de recomposition institutionnelle, une série d’arrestations de figures politiques et militaires de premier plan semble annoncer une rupture. Mais cette rupture est-elle réelle, ou s’agit-il d’un simple réajustement des équilibres internes du pouvoir ?
La trahison du Congo ne peut être comprise comme une suite d’actes isolés. Elle est le produit d’un système politique qui, depuis les années 1990, a fait de la souveraineté nationale une variable d’ajustement. À chaque crise — militaire, électorale, diplomatique — des pans entiers de l’appareil d’État ont été livrés à des intérêts extérieurs ou à des logiques de prédation interne.
Dans les provinces de l’Est, cette dynamique a pris une forme particulièrement violente : des officiers supérieurs ont été accusés de pactiser avec des groupes armés, de détourner les ressources logistiques, ou de faciliter l’infiltration de l’armée. À Kinshasa, des responsables politiques ont multiplié les arrangements institutionnels, souvent au détriment de la cohérence républicaine.
Ce n’est donc pas un hasard si la notion de « haute trahison », pourtant inscrite dans l’article 165 de la Constitution, n’a jamais été activée. Elle aurait impliqué de juger les fondations mêmes du régime.
C’est d’abord Emmanuel Ramazani Shadary, ancien ministre de l’Intérieur et ex-candidat à la présidentielle de 2018, qui est interpellé. Figure emblématique du kabilisme sécuritaire, son arrestation a surpris par sa soudaineté, mais aussi par le silence qui l’a entourée. Aucun communiqué officiel n’a précisé les motifs de cette mesure, et les réactions politiques sont restées mesurées.
Quelques semaines plus tard, c’est Aubin Minaku, ancien président de l’Assemblée nationale, qui est à son tour arrêté à son domicile par des éléments de la Garde républicaine. Là encore, aucune charge n’a été rendue publique. Les proches de l’ancien député dénoncent une dérive autoritaire, tandis que d’autres y voient un signal adressé à l’ancien système.
Dans le même temps, 29 généraux sont mis aux arrêts, principalement dans les zones frontalières de l’Est. Là encore, les autorités évoquent des procédures en cours, sans en détailler les contours. Plusieurs organisations de défense des droits humains appellent à la transparence et au respect des garanties judiciaires.
La question centrale n’est pas celle des arrestations, mais celle de leur traitement. Seront-elles suivies de procès publics, documentés, équitables ? Ou s’enliseront-elles dans les limbes d’une justice instrumentalisée ?
Car juger la trahison d’État ne peut se faire à huis clos. Cela suppose de remonter les chaînes de commandement, de documenter les réseaux de prédation, de nommer les complicités. Cela suppose aussi de protéger les journalistes, les magistrats, les lanceurs d’alerte. En somme, de reconstruire un État de droit là où l’État a longtemps été un outil de rente.
Au-delà des procédures, c’est une pédagogie politique qui est en jeu. Pendant trop longtemps, la trahison a été normalisée. Elle a été enseignée, transmise, récompensée. Elle a produit une génération de cadres pour qui servir l’État signifiait avant tout servir un clan, un parrain, ou une puissance étrangère.
Rompre avec cette culture implique un travail de mémoire, une réhabilitation des figures patriotiques, et une relecture critique des trente dernières années. Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire, mais de la regarder en face.
Le Congo est à un carrefour. Soit il choisit la voie de la vérité, de la justice et de la reconstruction morale. Soit il perpétue le cycle de la trahison rentable, jusqu’à l’effondrement. La République ne peut plus se contenter de changer de visages. Elle doit changer de fondations.
> Car un pays qui ne juge pas ses traîtres finit toujours par enterrer ses patriotes.
Merveille Maleya


