La scène politique en République Démocratique du Congo n’est plus un simple affrontement. C’est une véritable guerre de récits, une lutte pour la souveraineté symbolique de l’État. Dans ce combat, chaque mot devient une arme et chaque silence, une stratégie.
L’ancien président Joseph KABILA, longtemps resté dans l’ombre, a brisé son mutisme via une tribune dans Jeune Afrique. Il y dénonce une « dérive autoritaire » et une « justice instrumentalisée » sous le régime de Félix Tshisekedi, tout en appelant à un dialogue national. En réponse, le gouvernement l’a publiquement désigné comme le « parrain » des violences dans l’Est du pays, rejetant toute idée de réhabilitation. Ce duel ne se limite pas à deux figures politiques; il oppose deux visions de la République elle-même.
Dans sa tribune, Kabila ne plaide pas seulement sa cause. Il cherche à réinscrire son nom dans l’histoire nationale comme celui d’un homme d’État injustement visé. Il y dénonce la levée « illégale » de son immunité parlementaire, l’arrestation de ses proches au sein des Forces Armées de la RDC (FARDC), et l’utilisation de la justice militaire comme outil de démolition politique. Par-dessus tout, sa proposition de dialogue national inclusif, qui impliquerait les forces morales, religieuses et sociales, vise à court-circuiter la logique d’exclusion et à se repositionner comme un garant de la stabilité républicaine.
La riposte du gouvernement est immédiate et sans équivoque. Jacquemain SHABANI et Patrick MUYAYA rejettent catégoriquement toute idée de dialogue. Pour eux, Kabila n’est plus un interlocuteur politique, mais un « chef de guerre » directement responsable des massacres dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Le gouvernement l’accuse de manipuler des milices, de saboter les efforts de pacification et de vouloir échapper à la justice en se drapant dans le manteau du consensus. Cette posture s’inscrit dans une stratégie de verrouillage narratif : en criminalisant Kabila, le régime impose une lecture judiciaire du conflit politique, rendant le dialogue non seulement impossible, mais aussi moralement inacceptable. La justice est ainsi érigée en ligne rouge, une frontière entre la République et ses fantômes.
Les enjeux de ce duel
Ce bras de fer révèle une profonde fracture dans la gouvernance congolaise, qui soulève plusieurs questions cruciales.
Histoire contre manœuvre politique : Kabila tente de réhabiliter son rôle historique, tandis que Tshisekedi mobilise le souvenir des victimes pour justifier son exclusion politique.
Justice ou purge ? : La judiciarisation du conflit soulève une interrogation essentielle : la justice est-elle un outil de vérité ou une arme de neutralisation politique ?
Narrations concurrentes : Chaque camp tente de s’imposer comme le narrateur légitime de l’histoire nationale. Kabila invoque la stabilité et le patriotisme, tandis que Tshisekedi se fonde sur la justice et la mémoire.
La RDC se trouve à la croisée de ces récits. Peut-elle construire une mémoire politique partagée sans renier la justice ? Est-il possible de dialoguer sans effacer les responsabilités ? Le discours de Kabila, aussi contesté soit-il, rappelle que l’histoire congolaise est faite de ruptures, de silences et de versions contradictoires. Le refus du dialogue, bien que moralement fondé, pourrait enfermer la République dans une logique de vengeance institutionnelle.
En fin de compte, ce duel n’est pas seulement une affaire d’hommes; c’est une épreuve pour la cohérence républicaine. Et dans cette épreuve, ce sont les institutions, la jeunesse congolaise et la mémoire collective qui sont les véritables juges.
Merveille MALEYA


