Une large investigation menée par 17 médias écorne l’image de pays modèle que le régime de Paul Kagame, au pouvoir depuis vingt-quatre ans, projette à l’étranger. «Rwanda Classified» jette une lumière crue sur la répression qui s’abat sur les opposants et les journalistes de ce petit pays d’Afrique.
Tout est parti de la mort suspecte de John Williams Ntwali. L’ex-rédacteur en chef du journal The Chronicles et fondateur de la chaîne YouTube Pax-TV-Ireme News est pourtant mort dans un accident de la route. Mais rapidement, la version officielle est mise en doute. Censé être décédé dans la nuit du 17 au 18 janvier 2023, ce dernier n’est annoncé mort que le 19 janvier en fin de journée. Puis le lieu et l’heure du drame vont fluctuer suivant les déclarations. Les doutes persistent et plus de 80 ONG demanderont en mars de cette même année «l’ouverture d’une enquête indépendante, impartiale et efficace sur [sa] mort».
Le sort de John Williams Ntwali est la pointe de l’iceberg d’un système répressif, muselant l’opposition et les journalistes indépendants osant critiquer le régime de Paul Kagame, président du Rwanda depuis le 17 avril 2000. En marge des élections qui devraient le reconduire à la tête de ce petit pays d’Afrique de l’Est le 15 juillet prochain, «Rwanda Classified», une enquête collective de 17 médias, dont la RTS, coordonnée par le collectif Forbidden Stories, s’est penchée sur les dérives autoritaires du régime Kagame.
Un pays à la traîne en matière de liberté de la presse
Le pays possède en effet l’un des pires bilans au monde en matière de liberté de la presse et se classe 144e sur 180 en 2024, selon Reporters sans frontières, une chute de 13 places par rapport à 2023. Toujours selon l’organisation, «depuis 1996, neuf professionnels des médias ont été tués ou portés disparus, et 35 ont été contraints à l’exil». Dans ce contexte, l’enquête «Rwanda Classified» rappelle encore l’incarcération du journaliste et animateur d’une chaîne YouTube, Dieudonné Niyonsenga, la condamnation de l’opposante Victoire Ingabire à 15 ans de prison en 2013 pour «conspiration en vue de déstabiliser le gouvernement» et pour «négation du génocide» à l’issue d’un procès qualifié d’«inique» par Amnesty International, précise le quotidien Le Monde, qui a participé à l’investigation. Frank Habineza, à la tête du seul parti d’opposition présent au parlement, le Democratic Green Party of Rwanda, s’est, quant à lui, réfugié en Suède en 2010 après la mort inexpliquée du vice-président de sa formation, retrouvé pratiquement décapité dans un marais.
Plus récemment, la journaliste Agnès Uwimana Nkusi a elle aussi dû fuir le Rwanda début mai, accusée de divisionnisme et de négationnisme. Une accusation grave dans ce pays qui a vécu l’une des pages les plus sombres de l’histoire du XXe siècle: le génocide des Tutsis par les Hutus en 1994. Bilan: plus de 800 000 morts. C’est sur les cendres de ce drame que se construit la mainmise de Paul Kagame sur le pays, qui utilise ce genre d’accusations pour «restreindre le travail des journalistes. Le souvenir du génocide est instrumentalisé pour faire taire les voix dissidentes et les critiques», explique ainsi à la RTS Arnaud Froger, de Reporters sans frontières.
Président jusqu’en 2034?
Sur la scène internationale, le Rwanda fait pourtant office d’élève modèle dans cette région du monde, précise encore Le Monde: «Paul Kagame promeut […] une forme de démocratie participative dont l’un des piliers est la transparence du mode de gouvernement. A la différence des systèmes des pays voisins rongés par la corruption et le népotisme, dans la «start-up nation» rwandaise, les ministres sont redevables des objectifs annuels fixés au plus haut niveau». Voilà pour la façade démocratique. Mais «Rwanda Classified» révèle par exemple que le gouvernement a fait un usage massif de Pegasus, un logiciel espion ultra-sophistiqué pour téléphone commercialisé par la société israélienne NSO Group, pour surveiller et pister les dissidents du régime. Résultat: une opposition pratiquement inexistante et un Front patriotique rwandais – le parti de Paul Kagame – tout-puissant. «Le système est ainsi verrouillé et le pays marche en ligne derrière son leader et son bras politique […]. Le parti quasi unique du pays contrôle et organise la vie des Rwandais, de la plus petite division administrative au plus haut sommet de la politique», résume ainsi Le Monde.
Les confrères de John Williams Ntwali continuent de se battre pour que les autorités rwandaises ouvrent une enquête indépendante sur la mort de ce dernier, qui, en 2021 déjà, ne se faisait pas d’illusions sur la dangerosité de son travail: «On ne sait pas ce qui va nous arriver, mais on sait qu’un jour, et pas tard, quelque chose va nous surprendre.» La surprise ne devrait, quant à elle, pas sortir des urnes le 15 juillet prochain. Pour rappel, Paul Kagame a été maintenu au pouvoir en 2010 avec 93% des voix, puis en 2017 avec 98,63%. Il pourrait rester à la tête du pays jusqu’en 2034.
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