Ngandajika, 1963. Dans ce village du Kasaï-Oriental, la naissance d’Alphonse Ngoyi Kasanji est placée sous une bénédiction singulière : un prêtre blanc, vicaire de Mbuji-Mayi, impose sa main sur le ventre de sa mère et lui transmet son nom. Fils d’une famille de cultivateurs, sixième d’une fratrie de dix, il grandit dans la rigueur et la pauvreté, mais aussi dans la discipline et la foi. Très tôt, il apprend à assumer les tâches domestiques, tandis que ses parents et ses sœurs ploient aux champs. Cette enfance austère forge en lui une endurance qui deviendra la clé de son parcours.
Élève brillant, il termine son cycle primaire en 1972 et poursuit ses études au lycée Ndeji, option biologie-chimie. Mais derrière les cahiers, il est déjà le chef de famille : eau, propreté, cuisine, organisation du quotidien. Son rêve universitaire s’effondre, faute de moyens. À 21 ans, il devient surveillant et enseignant de physique-chimie. Le décret de « débarquement » de 1984 le chasse de l’école et le pousse vers Mbuji-Mayi, sans toit ni ressources. Ce passage brutal de l’école aux mines illustre une réalité congolaise : des générations entières, privées d’accès à l’université, se voient contraintes de chercher fortune dans les filières informelles, où le diamant est roi.
À Mbuji-Mayi, capitale du diamant, Ngoyi Kasanji découvre le monde des puits infernaux. Creuseur novice, il échange des sacs de sable contre du gravier. En 1985, un demi-sac lui révèle une pierre blanche de 9 carats : 9 000 dollars, son premier capital. Économe, il dépose une partie de cette somme à la banque. Ses débuts dans le négoce sont chaotiques : pertes sur des diamants mélangés, menaces de machette, arnaques. Mais il rebondit.
En quelques années, ses gains explosent : 20 000 dollars, puis 70 000 en 1989, pour atteindre 500 000. De vendeur ambulant, il devient président des diamantaires. Son surnom naît : « Ngoyi Kasanji, grand patron ». Ce parcours illustre la dure loi des mines : seuls les plus résistants, capables de transformer les coups du sort en opportunités, parviennent à s’imposer.
À partir de 1993, il franchit une nouvelle étape : Kinshasa, puis l’Europe. De Bruxelles à Anvers, il est accueilli par des partenaires du milieu. Tel-Aviv, Bombay, Johannesburg, New York… son itinéraire épouse les capitales mondiales du diamant. À chaque étape, il bâtit son empire sur la foi et la volonté de sortir de la misère. Ce cosmopolitisme témoigne de son ambition : inscrire son nom dans le cercle restreint des grands diamantaires internationaux. Mais il révèle aussi une réalité : le diamant du Kasaï, longtemps exploité par la MIBA et les circuits officiels, nourrit une diaspora de négociants qui exportent leur savoir-faire et leurs fortunes.
En 1997, la guerre de l’AFDL bouleverse le marché. Ngoyi Kasanji prend un risque insensé : avec 500 000 dollars en liquide, il achète massivement des diamants dans une ville exsangue. L’exfiltration est périlleuse : Kigali, Bujumbura, Brazzaville. Entre fusillades et atterrissages nocturnes, il échappe aux pièges et ressort millionnaire, sain et sauf. Cette odyssée, digne d’un roman, illustre la fragilité des fortunes congolaises : bâties dans un contexte d’instabilité politique, elles ne survivent qu’au prix d’un courage hors norme et d’une capacité à naviguer entre guerres, frontières et réseaux.
Du champ familial aux capitales du diamant, Alphonse Ngoyi Kasanji incarne la résilience congolaise. Son parcours est celui d’un homme qui refuse la misère, qui transforme chaque chute en tremplin, et qui inscrit son nom dans l’histoire du Kasaï. Fils d’une bénédiction, il est devenu un symbole d’audace et de persévérance, forgé dans le feu des mines et des guerres.
Mais son histoire dépasse l’individu : elle raconte celle d’une génération de Congolais qui, privés d’université et de stabilité, ont trouvé dans le diamant une voie de survie et d’ascension.
JBK


