La République démocratique du Congo vit une séquence politique révélatrice : la proposition de révision constitutionnelle, évoquée dans le camp présidentiel, a suscité une réaction inattendue de Modeste Bahati Lukwebo, figure centrale du Sénat et vétéran de la scène politique congolaise. En affirmant que « le pays n’a pas un problème de texte mais un problème d’hommes », Bahati s’est placé en porte-à-faux vis-à-vis de la ligne de son propre camp, tout en ouvrant un débat plus large sur la nature du pouvoir et la responsabilité des élites.
Bahati n’est pas un opposant au sens classique. Il reste membre de l’Union sacrée, coalition qui soutient Félix Tshisekedi. Mais sa prise de position contre la révision constitutionnelle constitue une opposition interne, une fracture au sein du pouvoir. Elle révèle que le consensus autour du président n’est pas monolithique et que certains alliés refusent de cautionner une démarche perçue comme une tentative de verrouillage institutionnel.
L’argument de Bahati est séduisant : ce ne sont pas les textes qui manquent, mais les hommes capables de les appliquer avec rigueur. Pourtant, cette critique soulève un paradoxe discret. Bahati lui-même est un produit de ce système. Depuis Mobutu, en passant par Laurent-Désiré Kabila, Joseph Kabila et aujourd’hui Félix Tshisekedi, il a toujours trouvé une place dans l’appareil d’État. Sa longévité politique n’est pas seulement le signe d’une expérience accumulée, elle illustre aussi une capacité rare à se repositionner selon les rapports de force.
Ce parcours, qui traverse toutes les transitions, montre une continuité frappante : Bahati n’a jamais été marginalisé durablement, il a toujours su se réinventer pour rester au centre du jeu. C’est là que réside le paradoxe : en dénonçant le “problème d’hommes”, il critique un système dont il est l’un des plus fidèles survivants. Sa parole, en apparence ferme, devient donc ambiguë : elle peut être lue comme une défense sincère des institutions, mais aussi comme une stratégie de distinction dans un moment de fracture politique.
Au-delà de son cas personnel, la position de Bahati met en lumière une contradiction plus large : celle d’une élite politique qui critique les dérives du système tout en continuant à en être les bénéficiaires. Son parcours, traversant quatre régimes successifs, devient le symbole de cette continuité : à chaque transition, les mêmes figures se recyclent, changent de discours, mais conservent leur place autour de la table du pouvoir.
Bahati illustre cette logique : il dénonce le manque d’hommes intègres, mais reste assis parmi eux, partageant les mêmes pratiques et les mêmes codes. Sa critique, séduisante en apparence, devient une autocritique implicite. Elle révèle moins une rupture qu’un équilibre fragile entre dénonciation et appartenance, entre volonté de distinction et solidarité implicite avec le système qu’il connaît trop bien pour ne pas en être solidaire.
Cette posture invite à une réflexion plus exigeante : peut-on réellement transformer un système sans rompre avec ses logiques de continuité ? L’exemple de Bahati montre que la critique venant de l’intérieur est toujours traversée par l’ambiguïté. Elle ouvre un débat plus profond sur la sincérité des élites congolaises : sont-elles capables de se réformer elles-mêmes, ou se contentent-elles de dénoncer les dérives tout en perpétuant les mêmes pratiques ?
Bahati Lukwebo, en s’opposant à la révision constitutionnelle, ne se contente pas de défier son camp. Il met en lumière une vérité dérangeante : le problème n’est pas la loi, mais ceux qui la manipulent. Pourtant, son propre parcours montre que cette critique est aussi une autocritique. Derrière l’image du gardien des principes, se dessine la figure d’un acteur dont la flexibilité permanente fragilise la crédibilité durable. Le débat qu’il ouvre est donc double : il questionne la pertinence d’une nouvelle Constitution, mais surtout la capacité des élites congolaises – y compris lui-même – à se réformer réellement.
Merveille Maleya


